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Ondes de choc

Chorégraphe des émotions à fleur de peau et du dépassement des limites du corps, Lia Rodrigues présente à Lyon sa récente création Pororoca. Une expérience physique aussi singulière qu’intense. Image arrêtée : une grappe baroque et bariolée de onze danseurs, figée en bord de scène. Puis, c’est une déferlante, un jet pulsionnel et rageur d’objets divers : chaises en plastique, bibelots, morceaux de papiers…


Une fois débarrassé du vieux rapport sujet-objet, ce corps collectif s’ébranle, se répand, se dilate, traversé d’emblée par des mouvements contradictoires, multiples, éclatés. Tel un puzzle dont les onze pièces ne s’emboîteraient jamais parfaitement, mais qui pourtant existerait comme un tout, et dont nous allons partager l’existence, les heurts, les systoles et les diastoles. Pororoca, titre de la pièce, désigne “le bruit qui détruit” et le mascaret, cette grande vague qui remonte à contre-courant l’Amazone. Et comme dans Les vagues de Virginia Woolf, les expressions de chaque individu ne se détachent ici jamais d’un grand mouvement qui les dépasse. On pense aussi aux sculptures de Rodin dont les figures s’entrelacent au bloc de matière dont elles ne s’extirpent pas totalement. « Pororoca », pièce sans décor ni musique (seule la respiration et les halètements des interprètes rythment la pièce), est né d’un “chantier poétique” insufflé par Lia Rodrigues en 2008. La chorégraphe brésilienne qui a fondé sa propre compagnie en 1990 travaille depuis 2005 dans différentes favelas de Rio. Elle se défend cependant d’être “la chorégraphe des favelas” et en effet, si son travail se ressent d’une certaine urgence et difficulté socio-politique, il n’en reste pas moins essentiellement une exploitation du corps et de ses possibilités. “Nous travaillons beaucoup à partir d’improvisations sur le fait d’être ensemble dans un même espace… Notre question c’est comment les actes d’un individu peuvent avoir des conséquences au sein du groupe”, déclare t-elle. Plutôt que de rechercher des symboles ou du sens prédéfini, Lia Rodrigues nous invite à partager l’expérience intense et physique d’un “entre-deux” : entre deux corps, entre l’individu et le collectif, entre deux émotions ou deux états des corps… Il s’agit donc de se laisser glisser parmi
cette masse grouillante et débridée, qui se dilate et se rétracte, qui se meut ou s’immobilise brusquement, et qui, donne à voir, en son sein, une variation quasi infinie d’expressions et d’affects. Pêle-mêle : de la sensualité et de la violence sadique, des combats et des coïts, de folles fureurs et des enlacements… Le collectif n’existe ici qu’au
bord de l’abîme, en lutte contre lui-même, en dérives incessantes, en basculements vers d’autres formes (animales, abstraites, enfantines…). Pendant une heure, nous partageons l’existence inouïe d’un bateau ivre, d’une communauté écorchée vive, d’un grouillement d’émotions à la fois tellement incertain et tellement humain.

Jean-Emmanuel Denave
Article paru dans “Le petit bulletin “, décembre 2009, Lyon.


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