enobosarm


Une journée, une compagnie, 1er juilet 2009

10h Le cours a déjà commencé. Sur le plateau Amalia dirige les danseurs. Travail technique, formel ; efforts, endurance, qui contrastent avec la voix douce et apaisante de la danseuse.
À quoi pensent-ils étirés sur le plateau ? Ralenti des mouvements demandés, tensions, relâchements, mouvements arrêtés, tenus… J’arrête de respirer… Je reprends mon souffle. Travail des doigts. Ne rien négliger, ceinture abdominale… Conscience de son corps.
Bruits du dehors emplissant le silence du lieu. Voix des passants. Roulement des voitures sur les pavés, sifflement des pneus sur l’avenue du Brésil toute proche.


Flexion, tendu, flexion… Petits signes de la main. Nous sommes deux ce matin. Sourires échangés. Nadia suit attentivement, peut-être moins étonnée que moi de ce que les corps
subissent… mais la sensation d’être là, d’être… avec eux, de partager… aïe… corps qui souffre… Étirements… allonger encore et tenir.
Amalia, pantalon noir, short blanc… sur le plateau, de l’un à l’autre… ajuste une position.
Calme, tranquille, reposante la voix…

10 minutes de repos…

Se lever… rester allongé, respirer, ouvrir ou fermer les yeux ? Se réapproprier son corps.
Bonjour, bom dia… Je me retrouve, je les retrouve.
Échanger, parler dire.
Ana Paola. Un visage familier à Vitry, de ce Centre de Maré, de Jean-Vilar, la Heunière, Anatole France, de Balzac à Nova Holanda.
Le Centre d’Art ? Lieu permanent d’études, de création, de travail, lieu né de la volonté de Lia, à Nova Holanda, lieu de la compagnie… Ana Paola dit sa rencontre… Sale, trop sale…
Différent, trop différent…
Maré, trop différent du petit quartier où elle vit, dans Copacabana.
Ambiance oppressante, les bruits, les regards… et en même temps ce lieu en construction, sobre , proche du dénuement. Près de l’avenue du Brésil. Vaste, aéré, clair où elle reprend vie, où elle respire… et pourtant… nouvelle ombre dans le regard… les locaux de REDES… les regards, la vue des armes, les tirs… En même temps rien n’est arrivé… Un peu trop seulement… Et puis créer, travailler, créer… Première création prise au point de départ. Ana Paola sourit, rit et repars vers le plateau avec l’envie de faire, malgré le coude blessé qui lui rappelle que son investissement est celui de tout son corps et avec ce lieu, ici à Nova Holanda.

10h50 « Lia a demandé… ». L’assistant de Lia, un ancien danseur de sa compagnie qui l’a suivie. Travail de création, travail individuel… Individuel ? Certains retournent sur le plateau, esquissent quelques mouvements, d’autres se lancent dans la réalisation d’un mouvement, le travaillent. Le point de départ n’est-il pas issu de ce qu’ils ont fait tout à l’heure pendant le cours ? Il me semble reconnaître cette flexion, ce lancer.
Cinq danseurs, assis en rond. En rond ? Carnets en main… textes, discussion, réflexion… Travail de l’individu dans le collectif ou travail de l’individu collectif ? On se relève, mise en application ?

11h10 Lia et les danseurs assis en rond. Amalia parle. Energie, dynamisme… Depuis hier soir, après la lecture du texte de Deleuze apporté par Alison alors qu’ils s’étaient quitté sur une impasse, qu’a-t-elle imaginé, créé ? Elle parle. Puis d’autres prennent la parole, puis Lia…
La barrière de la langue m’ennuie vraiment… mais difficile d’intervenir dans ce moment de création qui s’élabore devant moi. Seules quelques bribes « c’est comme un frisbee qu’on lance et qui revient »… Lacan… Shakespeare ? Quelques bribes… Importance des mots.
Lia s’assoit face au plateau.
Nadia s’en va vivre une autre réalité.
Les corps se mettent en mouvement. Langage plus universel. Depuis le début de la semaine, travail à deux, trois parfois : jeu de séduction pour mieux approcher et dominer ; dominer pour mieux éliminer. Je n’ose y voir un reflet de la réalité sociale. N’est-ce pas une recherche, un chantier ? Ces moments seront-ils gardés dans la pièce chorégraphique présenté e en novembre ? D’ailleurs les danseurs aimeraient parfois avoir plus de certitude que ne leur laisse entrevoir Lia. Fragilité du mouvement et en même temps intensité du mouvement.
Improviser. Être ensemble ? Intensité des relations ?
Quelques mots de Lia reviennent à mes oreilles : « passer du rouge au bleu en traduisant toutes les intensités intermédiaires avec les corps… », « ne pas se contenter d’exprimer un affect, mais traverser des affects différents amour, haine, plaisir, désespoir… ». Ne pas se définir comme un être fermé, rester sensible, aller vers une possibilité du devenir.
N’est-ce pas aussi ce qui est en jeu, ici, ce lieu, dans ce quartier de Nova Holanda.

13h30 Travail de groupe pour les danseurs. Mouvements rapides d’encerclement : ceux qui forment le cercle, ceux qui s’y trouvent enfermés ; ceux qui en sont exclus… mais chacun semble envier la place de l’autre. Dans un frôlement des corps le cercle se défait, que sont devenus ceux qui ne pouvaient échapper au groupe ? Dedans, dehors. Centre et périphérie.
Rio, Maré.
Écarter, dominer, rechercher, se fondre… créer un nouveau collectif sans perdre son identité.
Des problématiques qui semblent répondre à des aspirations profondes, partagées, sans pour autant être totalement exprimées par les animateurs ou formateurs, les étudiants rencontrés à REDES, les enfants même, faisant la ronde pendant le cours de danse. Ce rapport de l’individu au groupe si complexe…
Debouts ou couchés, les danseurs. Verticalité ou horizontalité. Le groupe se déplace tel un monstre.
Lia intervient, directrice ? directive ? prise elle-même par le nouveau rythme insufflé par les danseurs ? Temps comptés. Temps marqués par les pieds des danseurs sur le plateau, par le bruit du plat des mains sur les cuisses… musique des corps qui tout à coup domine les bruits extérieurs des caisses de bouteilles que l’on déplace, du marteau qui redresse un pare-choc de voiture… Cris qui jaillissent des corps, qui surprennent, qui vous glacent.

Nouvel arrêt.
Les danseurs soufflent. Je reprends ma respiration. Deux, trois pas pour chasser l’émotion qui me gagne. Un peintre remonte sur son échelle. Un pigeon, caché jusque-là s’envole. Je prendrais bien mon appareil photo, bien pratique pour mettre de la distance entre ce que tu vis et ce que tu ressens… mais Lia a demandé expressément que ce travail de création ne soit pas figé, enfermé…

15 h. Nouveau point de départ, la tension est retombée : on se reconnaît, on se dévisage, « on s’envisage », on se touche la tête, le corps, gestes lents qui vous prennent, vous enveloppent, vous entraînent jusqu’à l’étouffement… On se débat… Conflit… Des lignes de rencontres aux cercles asphyxiants… Tout pour échapper : reptation, regards séducteurs, enlacements… Les danseurs se relèvent, se détachent, s’éloignent, se dévisagent… Ralentissement des mouvements. Et, subitement…
Immobiles, figés dans le temps comme dans l’espace tels qu’ils étaient précédemment (arrêt sur image ; le cours d’Amalia prend alors, encore plus de sens ), visages aux regards réprobateurs ? rebelles ? interrogateurs ? Qui cherchent-ils ainsi ? Que cherchent-ils ? S’ils cherchent…
Public, je suis seule… Immobilité… Silence… Et cela dure, dure… Silence lourd… Suis-je accusée ? Suis-je en cause ? Suis-je associée ? Je me sens questionnée.

« OK »… au milieu du silence, la voix de Lia.

15h50 Chacun reprend vie, agite bras et jambes… Décontraction.
Pour aujourd’hui c’est fini… Épuisés, essoufflés… un verre d’eau ou de café… À demain.
Seul reste Allison qui donnera tout à l’heure le cours aux adultes.

Chantier… Il y aura création en novembre…

« Ca va ? » questionne Lia.

Comme si je sortais d’un long combat, épuisée mais heureuse d’être là, ça va.
Comme cela peut aller dans ce monde où les rapports humains sont si souvent faussés.
Comme cela peut aller quand on ose se confronter à la réalité, la prendre à bras le corps, aller à la rencontre des autres avec ce que nous sommes… et Lia Rodrigues, chorégraphe, a fait le pari d’installer sa compagnie, ici, à Nova Holanda.

Monique


Comments

  1. Quote

    Après tout le bien que j’ai pensé (et dit) de ton récit « rafale »,
    Monique, ce texte est mag(nif)ique !
    A bientôt. Alain

    Message+perso : j’ai du sable de la superbe petite île de Tatihou (Cotentin) proche de Saint-Vaast-la-Hougue.

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